Ma psychiatrie bleue

000 ~ Prologue ~ Bulle

     C’est une bulle de verre.
     Je me figure ses parois rosées ; je pourrais les effleurer du bout de mes mains ; mais si j’essaie, si je me penche, alors je perdrai l’équilibre et toute la bulle roulera ses univers, sens dessus dessous. Elle se déplace autour de moi. C’est une bulle qui laisse passer le givre, le chaud, le froid.
     Au-delà de ses parois le monde crie, le monde hurle. Les détails s’entrechoquent et le décor se nourrit d’une infinité cruelle d’informations lettrées, chiffrées, colorées, figées, ensilhouettées de noir et de manteaux d’hiver. Mes yeux saisissent à la volée un encadré lumineux, le bord d’une impasse, un panneau, un feu. Tout le reste tourne. Tout le reste danse. Parfois la bulle explose et ne subsistent plus que ses fragments enchevêtrés au fond de moi, comme une envie de se lover en boule. Il ne reste plus que la fatigue et l’épuisement et cette envie de pleurer. Alors, je ne comprends vraiment plus le monde qui m’entoure. Les mots perdent leur sens. Seul le silence gagne en consistance. Un silence de plomb comme les larmes qui roulent.
     Il faut rentrer.
     Il faut se réfugier.
     Tôt ou tard un petit détail, une petite ouverture, formeront le chemin du retour.
     La maison m’aide. Ses tableaux illustrent mes couleurs. Ses objets dessinent une histoire familière. Il y a cette petite boîte de bois exotique au toucher de pêche. Ce sablier de verre qui contient de la limaille de fer. La mélodie de toutes ces choses inanimées résonne comme une berceuse de l’enfance, chaque note connue, au rythme de ma douceur.
     Alors la bulle peut revenir et se remplir de rêves.
     Certains naissent sous la forme de mots, d’autres se font aquarelle.
     D’autres encore tourbillonnent au piano.
     La majorité demeure silencieuse. Ce n’est rien d’autre qu’une danse des pensées.
     Souvent mes yeux cessent de voir, ils se perdent dans les profondeurs de ce qu’ils imaginent. Chez moi c’est un repos ; à l’extérieur, c’est un aveuglement. Dansent des pensées d’espoir, de craintes ; des situations inventées ou bien anticipées. Dansent des images et des mots, et surtout, surtout, mille émotions. Le plus ironique dans tout cela c’est que ces rêveries solitaires s’abreuvent le plus souvent de relations. C’est celui que j’aime. C’est celle qui m’a déçue. Les sentiments vrillent en cyclone dont l’écho se répercute, s’amplifie, se nourrit de lui-même. La bulle se fait aquarium et je m’enivre de ses vapeurs émotionnelles.
     Le plus triste dans tout ça c’est que ces rêves me coupent des personnes que j’aime.
     C’est plus facile de rêver que de vivre.
     Ici il n’y a pas de faux pas. Et peu importe si les pensées dérivent.
     Parfois je peux rester plus de vingt-quatre heures dans le même rêve, tant qu’il n’est pas clos, tant qu’il n’est pas résolu. Que le morceau n’est pas composé ou bien l’histoire écrite ou l’aquarelle terminée. Je me sens lasse, fatiguée, je réponds plus lentement aux sollicitations de l’extérieur et je me sens en permanence aveuglée. Dès qu’une pause me permet de refermer ma bulle, je nourris le rêve, jusqu’à ce qu’il se termine.
     Parfois aussi la bulle m’embarque dans des cycles ou bien des boucles obsessionnelles, toujours la même activité ou bien les mêmes objets imaginés, toujours, toujours, toujours, toujours, toujours, toujours, toujours, pendant des jours ou bien des semaines.
     Je me sens loin de vous.
     Loin de mes proches.
     Alors chaque sensation devient précieuse. Je veux garder au fond de moi le mouvement discret de mes lèvres qui embrassent ton cou. La douceur chaude de ta peau, sa finesse. Ton parfum à chaque instant. Les vibrations de ta voix résonnant dans ton torse. L’eau de la douche, la chaleur ou le froid. Mes papilles se réjouissent de la moindre sensation de gourmandise. Parfois quand les parois de la bulle s’affaissent, brusquement je peux me retrouver dans des conversations passionnées avec toi. Les mots se bousculent comme les idées. Je ressens alors ce battement dans le coeur, cette joie vive, de me sentir vivante et dans ton univers. Et puis, petit à petit, toutes les lumières s’éteignent et j’éprouve le besoin de me réfugier de nouveau dans mon cocon.
     J’ai appris le monde depuis l’autre côté d’un écran de verre.
     J’ai observé les autres, j’ai essayé de comprendre, en quoi leur vie différait des romans que je lisais, des rêves dont je m’abreuvais. J’ai appris à rester attentive à leurs émotions propres, ce qu’ils pouvaient avoir vécu, la douzaine de possibilités à chaque instant pour leurs pensées. J’ai appris leurs regards, leurs silences, je me suis nourrie de milliers de confidences. Parfois je me perds encore, brusquement dépassée, à ces intersections où plein de chemins me semblent envisageables, où je ne comprends plus ce qu’on attend de moi, et parmi toutes ces interprétations possibles de leurs mots quelle est la note qui devrait sonner juste, quelle est l’option vraie. Quand une personne me livre ses secrets, ils remplissent ma bulle. Je pose mille et une questions jusqu’à me rapprocher de l’autre. C’est une immersion dans vos couleurs. Une fois que le tableau se dessine, alors je peux tout ressentir, tout anticiper, tout comprendre et tout imaginer.
     Parfois ces allées et venues dans vos cœurs sont elles aussi une cause de fatigue.
     C’est une bulle de verre. C’est une bulle qui laisse passer le givre, le chaud, le froid…
     C’est une bulle qui laisse aussi passer vos colères, vos tristesses, vos peurs.
     Mille émotions s’infiltrent et je les respire parfois jusqu’à suffoquer.
     Tout comme les bonheurs éclatants scintillent sur les parois et ricochent en accents de joie.
     Comme un rire intérieur. Un pétillement bondissant.
     C’est une bulle de verre…
     Laisse-moi dans mes rêves
     / S’il te plaît, viens me chercher.
     J’ai peur de me perdre. J’ai peur de rester bloquée.
     Les angoisses prennent la forme d’un univers disloqué. La conscience retombe à l’échelle des cellules… des molécules… Des angoisses où le corps crie, crie physiquement dans chacune de ses fibres ; quand les émotions et la douleur physique se marient d’un amour fusionnel. Et toutes les perceptions qui changent. Et le besoin de noir et de calme et de vide et de silence. Parfois la bulle se fissure et ses fragments ne retombent pas, elle reste là, toutes blessures dans les airs et encore vives, figée dans une éphémère éternité.
     Le temps est important.
     C’est la seule clef que j’aie trouvée.
     Me rappeler que le temps, quelles que soient mes impressions de « pour toujours », le temps va s’écouler. Les fragments retomberont en douceur et petit à petit je pourrai me reconstituer.
     Les mots clefs sont très simples :
     « Ça va passer. »
     Et puis un beau jour, d’autres mots tombent.
     Ils sont prononcés dans un bureau de couleur bleu foncé, par une médecin brune, bouclée, lunettée, à la voix douce et rapide, qui me regarde dans les yeux tandis que les miens s’envolent sur les murs, par fatigue, pour mieux les éviter. J’essaie de toutes mes forces d’abaisser les parois de ma bulle, de ne pas partir en rêverie, d’être attentive à chaque question et de réagir correctement à chaque affirmation. Les mots s’écoulent goutte à goutte. Difficultés dans les interactions sociales, particularités sensorielles, compréhension des autres réfléchie et non intuitive, vision du monde en détails et difficultés de synthèse, aversion pour le changement.
     « Vous êtes une personne avec autisme. »
     Ne vous en faites pas, c’est un autisme « léger ».

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