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L'Empire Mosaïque

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La nuit venait de tomber sur l’océan, pourtant le ciel d’orient était resté de feu. La mer semblait paisible en comparaison de la fureur qui s’était emparée de l’île. Sous le vent, les vagues noires tordaient l’échine. Les bourrasques s’enroulaient autour des voyageurs, continuant à les baigner des odeurs de soufre et de cendres. Arthur, hébété, observait ses compagnons d’infortune. Il y avait là Emmer, le souffleur de verre. Les soeurs Olvyllë, de la plus petite à la plus grande. Il y avait là Salvos et Inessya, et le bébé qu’elle tenait toujours dans ses bras… Il y en avait d’autres. Trois barques. Trois lourdes barques avaient réussi à fuire sur la mer d’un bleu d’orage, tandis que les serpents de feu dévalaient la montagne. Obliquant rapidement vers l’ouest pour échapper aux fumées nocives qui galopaient loin sur la mer, les réfugiés avaient ensuite flotté à la dérive. Ils étaient tous pris de stupeur. Arthur contemplait autour de lui les visages jeunes et vieux, connus ou inconnus, et chaque fois qu’il en faisait le tour, chaque fois que ses yeux avaient fini d’épier chaque silhouette de chaque barque, il lui semblait alors qu’une pierre tombait dans son estomac. Autour de lui, il y avait des couples, des enfants, des parents… Lui n’avait qu’une soeur. Pour toute famille, il n’avait qu’une soeur, et elle était restée en arrière. Cette pensée l’obsédait, le dévorait. Et le goût du soufre n’était rien comparé à celui du deuil.
Le temps s’était interrompu depuis si longtemps, sur la mer noire, qu’Arthur ne vit pas tout de suite combien ils s’étaient éloignés de la rive. Face à lui cependant, les doux yeux d’Inessya brillèrent d’une lueur différente. Arthur se retourna et c’est alors seulement qu’il aperçut les lumières. Lanternes, flambeaux, fenêtres éclairées… Elles étaient des centaines, peut-être des milliers. Comme un essaim de lucioles orangées prenant leur envol, ces lumières au loin annonçaient un tout nouveau rivage, et les remparts d’une ville qui se rapprochaient dans l’obscurité.
“Sayour”, souffla Salvos.
Il entoura de ses bras Inessya et le bébé. La surface de l’eau projetait des reflets argentés sur leurs visages ; une impression d’émerveillement habitait leur regard. Sayour. La belle Sayour, l’immense Sayour, qui faisait rêver les habitants de l’île tout en les terrifiant. Salvos la contemplait comme s’il s’était agi d’un nouveau monde, un endroit où reconstruire sa vie, le début d’une aventure… Dans ses bras, il pouvait encercler tout son univers : sa femme et son petit bout de bambin. Arthur se surprit à haïr son compagnon d’enfance, aussi violemment qu’il aurait pu tenir à lui, le seul ami qu’il lui restât. Le goût du soufre, le goût du deuil… S’il s’était écouté, les deux auraient pu se fondre en un goût de haine. Mais c’étaient les larmes qui parlaient. Les larmes, la colère et une pointe de jalousie aussi piquante qu’une rapière.
Les rameurs reprirent leurs efforts à une cadence nouvelle. Arthur sentait ses muscles se tendre, crier de douleur, mais c’était là une douleur salutaire. Elle lui hurlait à chaque mouvement : “Tu es en vie !”. En perdant sa jumelle, il avait l’impression d’avoir perdu la moitié de lui-même. Tout son monde avait été réduit en cendres. Lui ne voyait pas Sayour comme une promesse d’avenir ; il voyait simplement là un bout de terre à atteindre. Mais c’était tout ce dont il avait besoin : un objectif. Ramer. Encore. Ramer. Enfoncer les rames dans l’écume avec un bruit éclatant et sourd ; les écouter ressurgir dans une pluie d’eau salée. Encore. Encore. S’il avait pu oublier tout le reste que le bruit de ces rames… S’il avait pu oublier. Ses pensées s’étiolaient sous le chagrin et la fatigue.
Longtemps après l’apparition des premières lumières, les barques des réfugiés se faufilèrent entre les vaisseaux qui parsemaient le port. Certains, aussi hauts que des collines, masquaient les étoiles. La barque de l’île paraissait soudain minuscule, comme un insecte de bois se frayant un passage dans ce cimetière d’animaux fantastiques, criblés de mâts, parés de figures de proue. Ils finirent par aborder un embarcadère rendu glissant par l’écume. Enfin, dansant sur la houle, Arthur fit les quelques pas qui le séparaient du ponton de bois noir.
Aussitôt, il fut pris de vertige. Tout était trop grand, trop près, trop étranger. Et ce nouveau monde qui lui tendait les bras ne semblait pas réaliser que le chagrin et la stupeur réduisait tous les réfugiés à l’état de fantômes. Au loin, des marins s’affairaient, indifférents en apparence au drame de leur petite île. L’océan avait dû se soulever pourtant, la mer avait dû trahir l’explosion de flammes qui avait déchiré leur monde. Certes, un attroupement s’était formé autour des réfugiés, un attroupement ponctué d’yeux curieux, empathiques ou bien inquisiteurs. Mais plus loin, la majorité du port poursuivait sa vie nocturne. Certains bateaux étaient plongés dans le sommeil, d’autres résonnaient de cris de fête, et l’un ou l’autre se préparait au départ. Les hommes qui entouraient les habitants de l’île parlèrent et crièrent tous à la fois dans autant de langues qu’Arthur ne connaissait pas. Peut-être certains s’exprimèrent-ils en Langage Ancien, et d’autres dans un vocable proche de celui de l’île. Mais le jeune homme était trop fatigué pour que les mots sonnent autrement que du bruit à ses oreilles. Il se laissa guider par ses compagnons. Emmer s’adressa au Passeur de Nuit, entouré de ses hommes. Il devait probablement négocier leur entrée dans la ville. Les yeux du Passeur, deux amandes sombres au milieu d’un visage auréolé de blanc et sillonné de petites rides, s’attardèrent sur leurs vêtements déchirés, les cendres qui recouvraient leurs tenues, les cheveux d’Inessya sales et emmêlés… et le bébé qui criait. Il s’écarta pour leur céder le passage.
Les réfugiés s’enfoncèrent dans la ville pour s’éloigner du port, de la mer, de l’horizon rouge qui hurlait le nom des morts – “Ariane. Ma soeur Ariane.” Au creux de la nuit la plus noire, tandis que l’île, autrefois, sombrait entre les bras des vagues dans un sommeil proche du coma, Sayour quant à elle ne dormait jamais que d’un oeil. Dans une ruelle adjacente, des pas de course martelèrent le pavé. Un peu plus loin sur leur droite, un établissement orné de lanternes rouges laissait s’échapper une foule d’imprécations, de cris et de lumières. L’éclat d’un rire retentit, et si les sons avaient pu transporter les vapeurs de l’alcool, celui-là en aurait été saturé. Par une fenêtre grande ouverte dans la chaleur de l’été s’échappaient les soupirs de deux amants qui tenaient à exprimer à la ville entière l’envolée de leur plaisir. Les réfugiés de l’île restaient muets devant ce nouveau monde, de bruits et de lumière, d’agitation et d’indifférence.
Arthur suivait de près Emmer, le souffleur de verre, qui avait pris la tête de leur petit groupe. Il essaya d’embrasser du regard chaque porte, chaque mur, chaque cheminée ; détailla les balcons, les chemins de ronde, les sculptures intrigantes au centre des places désertées. Mais toujours il se sentait distant de cette ville, comme s’il n’évoluait que dans un rêve. Les flambeaux et lanternes brillaient à intervalles irréguliers : tandis que les places se paraient de mille feux, les ruelles et impasses peinaient à recevoir de la lumière. Il lui tardait que le jour se lève, et déjà le ciel s’éclaircissait, le souffle de l’aube chassant les étoiles. Le vent sifflait en s’engouffrant dans les rues les plus étroites, rappelant à eux le vif parfum de l’océan… Entremêlé de funestes effluves de fumée. Son chuchotement, soulevant feuilles et sable, simulait des murmures hostiles. A plusieurs reprises, Arthur crut discerner une silhouette qui les suivait à distance, une silhouette grise de cendres et de poussière. Mais bientôt le soleil peignit d’or le sommet des édifices, repoussant les ombres de la nuit. A l’est, l’aurore s’éveillait, et les fanions de l’incendie disparaissaient dans cette annonce d’un nouveau jour.

Sur les joues d’Ariane, les larmes avaient tracé un chemin étrangement acide. Ces larmes qui avaient coulé sur la mer, quand elle était seule sur sa barque minuscule, ballottée par les vagues. Impuissante, le regard fixé sur l’île qui avait abrité tous ceux qu’elle aimait, c’était cela qui avait été le plus long et le plus dur : l’attente. Attendre que les incendies se calment. Attendre que les torrents de feu jaillis de la montagne cessent d’exhaler leurs panaches de fumées toxiques. Attendre toujours, lutter contre le vent, lutter contre les vagues, attendre, et surtout ne pas espérer.
Et puis… Comme dans un rêve, elle avait finalement regagné le rivage. C’était étrange comme il lui restait peu de souvenirs de ces moments-là. Les quelques images qui demeuraient, en revanche, semblaient gravées au plus profond de ses prunelles. Quelques corps – aucun qu’elle n’avait voulu reconnaître. De la chair brûlée au charbon, étaient-ce encore des hommes ? D’autres corps regroupés dans un lagon, gris de cendres, étouffés par la poussière. Et plus loin… la ville entière détruite. Les remparts de bois rasés par la roche en fusion. Combien d’heures avait duré le carnage ? Pourtant, les torrents de feu coulaient encore, comme s’ils n’allaient jamais s’arrêter. Ils ne s’élançaient plus vers le ciel. La montagne avait cessé de rugir. L’air brûlait toujours, cependant, et les cendres volaient devant ses paupières douloureusement sèches. L’atmosphère était saturée de soufre, de fumée, de bois mort. Mais l’air était respirable. Et elle vivait. Ariane vivait.
Elle vivait au milieu des bois desséchés par la chaleur, côtoyant les fleuves de feu. Elle vivait, descendant de la colline, jetant un regard vide sur la montagne qui semblait avoir perdu de sa hauteur. Elle vivait à côté de la baie où le feu allait se noyer dans la mer, dans de nouveaux nuages de vapeur d’eau sifflante. Sa ville à elle était un peu plus loin… Sa ville était là-bas, de l’autre côté de la colline. Traversée par trois bras de lave, ensevelie sous une couche de cendres qui la rendait grise vue d’en haut ; une ville-cimetière ; et ce n’est qu’à cette pensée qu’Ariane s’assit enfin sur le sentier pour s’abandonner aux pleurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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