…..

La couleur des émotions.

001~ Sensoriel

Le jour tombe. La ville, sous les rayons d’or du soir, s’est emplie des bruits qui souvent bercent le sommeil : des éclats de voix en provenance de restaurants, une musique ou une autre à travers les fenêtres fines et fragiles de vieilles maisons, le roulement des voitures qui vont au pas. Les arbres, parés de leur robe d’automne, déposent le tapis de leur feuilles cuivrées sur le trottoir. Depuis ma fenêtre, je contemple la ville d’Anèmes comme un décor de vacances : quelque chose d’éphémère et de reposant. Des parfums multiples me parviennent. Je peux affirmer qu’il y a au moins une crêperie dans cette petite rue piétonne ; un restaurant asiatique ; un autre à la cuisine plus traditionnelle ; et un bar où les clients fument en terrasse. Au-delà des odeurs de nourriture, ce qui m’enivre à cet instant précis, c’est le parfum d’écorce des arbres, à quelques mètres de ma fenêtre. Leur parfum est différent en automne. C’est un mélange d’humidité et de sécheresse, de notes terreuses et douces à la fois. Ce jour-là, la rue sentait la poussière sèche tendit que l’atmosphère portait déjà l’annonce de la pluie.

Les odeurs ont une importance particulière pour moi. Pour commencer, les parfums ont une couleur. Pendant plusieurs années, j’avais pour habitude d’assortir mon parfum à mes vêtements. Je possédais très peu de parfums mais il m’en fallait toujours deux, un qui pour moi évoquait des couleurs chaudes, souvent dans les tons orangés, et un qui évoquait des couleurs froides, souvent turquoise ou bien violet clair. Je pense qu’il y avait une logique derrière ces associations… Mais je ne connaissais pas les mots pour décrire les odeurs. Chaque petite nuance pour moi se résumait à une couleur. Des notes plus fraîches, plus chaleureuses, plus sucrées… se traduisaient en vert, en orange, en couleur mandarine. Si j’assortissais mal ces couleurs à ma tenue, je me sentais aussi mal à l’aise que si j’avais porté deux vêtements dont les couleurs ne se marieraient pas du tout ensemble. Il m’a fallu un certain temps avant de réaliser que j’étais la seule à prêter attention à cette harmonie des couleurs et des odeurs. Après quelques années, j’ai appris à ne plus m’en soucier. Ca me demandait malgré tout un léger effort pour me rappeler que même si j’étais mal “assortie”, ce n’était pas grave, personne ne le remarquerait.

J’ai été et je reste assez attentive à beaucoup de sensations qui paraîtraient insignifiantes aux yeux des autres. Les parfums… Les couleurs. Je crois que ça fait partie intégrante de ce que je suis. J’ai l’impression d’être sensible à de tout petits changements insignifiants pour les autres. La météo joue sur mon moral de manière exacerbée. En particulier la pression atmosphérique : lorsqu’il fait “lourd”, je suis de plus en plus nerveuse ; à tel point que l’arrivée de la pluie est un soulagement. Lorsque le temps est beau et “léger”, je me sens immanquablement heureuse. J’ai l’oreille absolue, une hypersensibilité aux bruits, des synesthésies entre les sons et les couleurs… (je “vois” les sons, je leur associe automatiquement des couleurs). J’ai toute une gamme de couleurs qui sont “les miennes” et qui décorent mon appartement : tableaux, rideaux, coussins, tapis, lanternes et photophores. Ce sont des nuances assez douces, et pourtant vives : orange et rose, vert amande, jaune orangé, violet pastel, indigo. Pour beaucoup de personnes, la routine apporte un sentiment de sécurité. En ce qui me concerne, je n’avais pas besoin de rester dans la même ville, pourvu que mes couleurs m’accompagnent.

Dans un univers où chaque détail sensoriel se savoure, c’était important pour moi d’emménager dans un lieu qui me corresponde. Et l’appartement de la rue aux Fleurs me convenait parfaitement. C’était le deuxième étage d’une très vieille demeure, avec un sol en tomettes rouge brique, polies par le temps, une atmosphère fraîche et agréable, des poutres apparentes peintes en un gris très clair, des murs blancs, et d’immenses fenêtres découpées chacune en 48 petits carreaux entourés de montants de bois clair. Ces fenêtres s’ouvraient en haut, en bas, il y avait huit battants par grande fenêtre, de sorte qu’on pouvait varier les manières d’aérer l’appartement. Côté chambre, la vue donnait sur une petite cour intérieure, entre deux rues, où l’on devinait un ancien puits surplombé par une vieille horloge arrêtée. C’était comme un petit passage où le temps aurait cessé de s’écouler.

C’est un appartement qui m’a laissé énormément de souvenirs, peut-être pas en nombre, mais en intensité. Il s’y est pourtant passé peu de choses. C’est simplement la première fois que j’ai emménagé seule dans une ville inconnue, sans aucun point de repère, ami ou famille, débutant un nouveau travail avec de grandes responsabilités (et pourtant l’impression de disposer de très peu de pouvoirs). Après une année très difficile en colocation, ce nouvel appartement était l’occasion de me retrouver ; et au début d’une nouvelle période de ma vie, c’était aussi l’occasion de me redécouvrir. C’est dans cette ville que j’ai commencé ma première année d’internat de psychiatrie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

No Comments

No comments yet.

RSS feed for comments on this post.

 

j'ai une algoneurodystrophie |
unkind |
Tendresse Éternelle |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | binsle120
| Univers sans lisse
| Les ANIMAUX et leurs MESSAGES